pascal et madeleine siffert

Librairie La Bulle

Rue de Lausanne 66

Pascal et Mado en quelques mots…

Madeleine Siffert, Fribourgeoise née à Fribourg en 1950, et Pascal Siffert, Fribourgeois né à Fribourg en 1957, sont le couple de bédéphiles derrière une des rares librairies spécialisées dans la BD en Suisse, et la seule à Fribourg: La Bulle, sur la rue de Lausanne. Deuxième portrait où l’on ne peut présenter les deux personnages séparément. Car La Bulle, c’est bien un projet né sur un coup de ces deux têtes il y a plus de trente ans. Et c’est bien la fusion de ces deux esprits qui fait celui de La Bulle. L’histoire est chouette: jeune femme prise au piège dans le quotidien barbant d’une grande entreprise + jeune étudiant en état quasi « végétatif » derrière ses livres = besoin d’un brin de folie et d’un peu plus de sens dans leur vie. C’est Mado qui lance l’idée folle justement, et Pascal suit. Nous sommes dans le début des années 80, à l’époque où les librairies spécialisées en BD commencent à faire leur apparition. Les deux n’ont pas d’expérience de libraire, ni de formation. Mais l’idée a germé trop vite, le projet doit pousser, et c’est au mois de mars 1982, que Pascal et Mado se jettent à l’eau. Vacances avec copains annulées, librairie ouverte le mois de juin suivant. Une rapidité de mise en place qu’ils doivent à un contexte économique plus souple de l’époque, mais surtout à leur motivation effrénée alimentée par une passion commune.

Un parcours en une multitude de planches

L’histoire de La Bulle et de son évolution au cours des trente dernières années, pourrait remplir suffisamment de planches pour constituer toute une BD. A ses débuts, La Bulle se trouve déjà à la rue de Lausanne, mais dans une cave, en face du Bindella. Cave transformée en un petit coin d’évasion, sol en faux gazon, meubles peints en jaune, hamac suspendu. Pour trouver le chemin vers la caverne aux merveilles dessinées, des traces de pas au sol indique le chemin vers la trappe. Attention la tête! L’un des premiers clients s’est bien assommé au point d’être devenu un des clients les plus fidèles depuis le début de l’aventure. Qui dit perle rare dans le milieu des librairies BD, dit frénésie lors des premières dédicaces. Pascal et Mado se souviennent de la venue de (Enki) Bilal. Ils avaient laissé la boutique entre les mains de leurs amis, le temps de l’emmener dîner. A leur retour, c’est la foule qui bloque l’accès à la cave, premier succès. Puis, La Bulle se retrouve propulsée au premier étage du même bâtiment. S’ajoutent aux BD, les premières affiches et sérigraphies. Se développe parallèlement, l’univers des jeux de rôle. En effet, un de leurs amis de retour des Etats-Unis, leur fait découvrir ce monde qui viendra aussitôt s’ajouter à leur passion pour les BD. Ils fondent alors le club Le Baal Masqué qui réunit depuis, joueurs de jeux de rôle et de société.

Et en 1989, l’actuel local de la rue de Lausanne 66 se libère, La Bulle y emménage. Investissant d’abord le rez-de-chaussée, puis le premier étage quelques mois plus tard, un escalier est mis en place pour les relier. Premier étage qui s’est souvent mué au fil du temps que des nouvelles activités et de nouvelles passions sont venues se rajouter. Mado a commencé par installer son atelier d’encadrement parallèlement à l’exposition et au stockage des affiches et sérigraphies. Mais le livre jeunesse et l’univers qui vient avec s’étant ajoutés aux passions des deux, la pièce principale de l’étage leur est aujourd’hui entièrement dédié.

Fonctionner au coup de coeur

Cette nouvelle spécialisation dans la jeunesse reflète bien finalement le fonctionnement de notre duo. Leur passion première pour la BD a déjà bien rempli ces trente dernières années de belles découvertes et de rencontres. Pascal et Mado citent à titre d’exemple, un très grand coup de coeur qu’ils ont eu à l’époque de la sortie de Feux de (Lorenzo) Mattoti. Un dessin qui sortait de la bande dessinée traditionnelle, quelque chose de différent et de nouveau, qu’ils n’ont pas hésité à conseiller vivement à leurs clients, quitte à leur (très gentiment) « casser les pieds »: « Achète ça, et si ça te plaît pas, tu le ramènes! ». Car leur mission principale en tant que libraires, c’est de faire découvrir. C’est de partager ces coups de coeur avec d’autres passionnés, des clients qui souvent sont devenus des amis. « Le libraire, ce n’est pas qu’un gestionnaire ». Les découvertes, c’est par le bouche à oreilles entre passionnés, c’est via la rencontre avec les éditeurs, soit directement avec eux, soit durant le festival international d’Angoulême par exemple, vu que La Bulle est dans le réseau francophone Canal BD. Le choix parmi la gamme de plus en plus grande (de quelques centaines de publications dans les années 80, c’est de quelques milliers dont il s’agit aujourd’hui) se fait au vécu et au « feeling ».

Mais les coups de coeur ne se limitent pas à la bande dessinée. Pascal et Mado ont par exemple à une époque, eu un coup de coeur pour les cerfs-volants. En plus de leur réserver un petit coin de boutique, c’est à travers des évènements en plein air que s’est exprimé ce coup de coeur. Ce qui leur rappelle une histoire d’une rencontre organisée pour les amateurs et passionnés, avec la présence de champions dans le domaine, où le lieu prévu était un beau champ dans la région, mais sur lequel les paysans des lieux auraient volontairement sorti les vaches la veille… Mais si cela aura marqué les chaussures, c’est surtout les esprits qui l’auront été. Et ces rencontres, c’est l’autre aspect clé qui fait battre le coeur de La Bulle. Notamment à travers les dédicaces régulièrement organisées. Des dédicaces qui ont l’avantage d’être intimes, avec de la place pour le contact avec l’auteur, des échanges, voire même un verre de blanc. Côté rencontres, nous nous sommes remémorés une qui nous a marqué les trois, celle de John Howe, et ses illustrations du Seigneur des Anneaux. Un premier étage transformé pour l’occasion, peaufiné, avec du lierre dans l’escalier. Une exposition qui a eu tant de succès, qu’il fallait ouvrir un 8 décembre pour ne pas décevoir les visiteurs extra-muros.

Aujourd’hui, l’économie a fragilisé les librairies indépendantes comme La Bulle, au même titre que les boutiques indépendantes de manière générale. « Ère d’égoïsme et de surconsommation », ère des grands distributeurs aux prix cassés et qui souvent, ne se gênent pas de voir ce qui fait le succès des plus petits pour émuler le tout et s’offrir une nouvelle part d’un énième gâteau. Pascal parle de son métier comme celui des jardiniers « qui plantent des arbres fruitiers qui au début, donnent de petites cueillettes, mais qui dès que l’arbre arrive à maturité, donnent des récoltes plus grandes où les grands viennent en piquer une partie ». Malgré tout, le système des coups de coeur, le principe de créer un univers propice aux échanges et aux partages, font que la clientèle est bien encore présente et fidèle. Pascal et Mado sont des libraires passionnés, et quand la passion prime sur le commerce, c’est effectivement quelque chose d’attirant et de fidélisant qui se ressent bien.

Fribourgeoise et Fribourgeois car…

Malgré les possibilités et offres de créer quelque chose ailleurs, il a toujours été clair que Fribourg serait l’endroit pour La Bulle. Amoureux de Fribourg, pour y être nés et y avoir grandi, pour y habiter et y avoir fondé une famille, mais aussi pour tout ce que la ville a à offrir au niveau culturel. Cette cité médiévale rythmée par la jeunesse estudiantine, à proximité de Lausanne et Berne, et aussi, à proximité de la nature. « Je sors de chez moi, dans le quartier de l’Auge, et en quelques minutes, je suis en pleine nature dans la vallée du Gottéron » ajoute Pascal. Mais Fribourg aussi pour les Fribourgeois qui en font une ville accueillante. Prendre contact avec les Fribourgeois n’est effectivement pas une chose difficile, j’en suis le premier à le constater. « Si on ose ouvrir la bouche, poser une question, parler à son voisin, qu’on n’est pas hyper timide, on peut très vite rencontrer les Fribourgeois et s’en faire des amis » explique Mado. Un exemple type selon Pascal, sont les Salons de Modeste. Un esprit de village où l’on connait une grande majorité des habitants au point de donner l’impression à des visiteurs de connaître tout le monde. En tout cas, la vie de Pascal et Mado illustre parfaitement le Fribourg que je connais et auquel je tiens. À travers ce projet éditorial, je continue à croire en l’avenir des indépendants et en un retour vers les principes communautaires qui font de Fribourg, Fribourg.